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Gilles Deleuze


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À côté des autres professeurs passionnés du département, François Châtelet apparaissait plus soigné. Il avait un visage souvent illuminé par un sourire, avec des traits expressifs et un regard pétillant derrière ses bésicles à monture fine qui lui donnaient l’impression de surgir du passé. On ose imaginer une œuvre à deux mains : Le Caravage et Tintoret. Ses cheveux gris, parfois un peu en désordre, ajoutaient à son allure de professeur passionné par sa pensée, tandis que sa stature trapue lui conférait une présence physique étonnamment forte. Sa gestuelle, parfois théâtrale, accompagnait et soulignait ses propos, et sa voix, chaleureuse et engagée, pouvait passer avec aisance de l'humour à une intensité philosophique plus sérieuse. Cet homme sociable, accueillant, donnait pourtant l’impression d’être un grand solitaire. Il intimidait par sa bouille, taillée au biseau comme par la main de Rodin. Il imposait le respect et cultivait sans le vouloir une distance hautaine qui le séparait de son parterre. À l’écouter prendre le parti des esprits forts, une certaine griserie nous enveloppait, frénétique et géniale. Châtelet avait un véritable charisme : il nous captivait par son éloquence et un humour souvent mordant. Orateur brillant, ses mots retentissants et son franc-parler faisaient de lui une figure marquante et inoubliable. Il était un esprit vif, très cultivé, abondant et lucide à la fois. Il conférait à sa diction un accent naturel qu’on recevait comme une fraîcheur poétique dans nos tympans. Il savait aussi écouter, prenait le temps, assumait si bien son rôle de passeur, et pour son compte une certaine conception de l'enseignement. Ses idées se muaient lentement en acceptation. Et c'était un peu sa démarche. J'ai gardé quelques notes prises dans ses cours; elles gardent encore la grâce du moment où elles furent captées. Qu'il soit béni dans mon panthéon pour avoir été opiniâtre et inspiré. Aux manettes du département de Philosophie à Paris VIII, Châtelet eut la brillante idée d’y associer Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jean-François Lyotard, Alain Badiou, René Schérer et Jacques Rancière. Ses cours et ses séminaires de Châtelet instauraient un espace de pensée qui s’élaborait sans cesse, sans pour autant renverser les données essentielles auxquelles il croyait et qu’il enseignait. Son langage appartenait à la clôture de la pure philosophie, atteignant parfois une acuité qui gêne, mais savait nous apprendre à poétiser la connaissance, nous poussant au besoin viril de l'entendre. Outre ses mots, dont nous fîmes des réalités, nous ne possédions rien valant la peine de nommer. Nous nous sommes largement nourris de ses alluvions en ces années où la pensée connaissait un splendide épanouissement. Le rapprochement qu’on pouvait faire entre lui et les autres collègues du département ne permettait nullement l’éclatement des différences dans les voies de la méthode et les aboutissements. Nous n’étions pas suffisamment armés pour légitimer l’un ou les autres. Mais Châtelet savait écouter, prenait le temps, assumait si bien pour son propre compte une certaine conception de l’enseignement. Sa voix connaissait sa force : elle s’élevait, interrogeait fermement. Ses idées se muaient lentement en acceptation, et c’était là sa démarche. J’ai gardé quelques notes prises dans ses cours ; elles préservent encore la grâce du moment où elles furent captées et témoignent d’une jouissance boulimique d’un univers en création continue, nous débordant avant de nous révéler ses plus profonds secrets. Aujourd’hui encore, il nous plaît de remémorer le maître dans quelques lectures qui restent pour nous un véritable levain, des lectures qui nous transportent d’admiration. Qu'il soit béni dans mon panthéon pour avoir été opiniâtre et inspiré !

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